Pour en finir avec le flou terminologique Imprimer Envoyer
Le débat - Questions / Réponses
Écrit par Françoise Appy   
Vendredi, 26 Octobre 2012 18:20

Pour en finir avec le flou terminologique

 

Pour en finir avec une utilisation erronée des mots relatifs à la pédagogie, voici quelques définitions de base. En effet, à force de véhiculer des mots ou expressions dont on ne maîtrise pas le sens, on diffuse des idées fausses. Et cela aboutit à des contre-vérités du type :

« la Pédagogie Explicite est traditionnelle »
« la pédagogie frontale est mauvaise »
« le constructivisme est centré sur l’enfant »
« la Pédagogie Explicite est centrée sur le maître »
« Bourdieu est favorable à la Pédagogie Explicite »
etc.

Ainsi, on vide de leur sens tous ces mots, pour n’en retenir et diffuser qu’une idée aussi floue qu’erronée. Dans beaucoup de cas, on parvient ainsi à faire dire aux mots l’exact contraire de ce qu’ils signifiaient au départ.

Tableau

 

explicite

Puisque nous sommes sur un site de Pédagogie (ou Enseignement Explicite) commençons par le mot explicite ; ce mot, sans majuscule, est utilisé au sens commun. Le dictionnaire explique : « qui est nettement et complètement formulé sans doute possible ». Il s’ensuit que l’adjonction de cet adjectif aux mots enseignement ou pédagogie n’apporte pas grand-chose sur le plan pédagogique. Si ce n’est qu’il s’agira sans doute d’une pratique clairement énoncée. Mais laquelle ? Il n’en reste pas moins que l’usage de ce terme apporte une grande confusion avec l’Enseignement Explicite (avec majuscules) pratique pédagogique clairement définie par Barak Rosenshine (voir plus bas).

Cette extension du sens commun au sens spécifique pédagogique a fait croire à un grand nombre que Bourdieu était favorable à l’Enseignement Explicite. Par-delà l’anachronisme que révèle cette confusion, on soulignera l’usage courant des lectures orientées. Bourdieu fait une critique de la pédagogie traditionnelle, en lui reprochant, non pas son manque de méthode ni de structuration, mais plutôt une volonté à peine déguisée de ne s’adresser qu’aux enfants des classes cultivées, et celle, affichée, de ne pas s’interroger sur les moyens efficaces de transmettre les savoirs.  En somme, il ne parle pas vraiment de pédagogie, ce sont ses exégèses qui en ont fait un pédagogue, et qui plus est, partisan de l’Enseignement Explicite.

L’usage des guillemets : ainsi on trouve parfois pédagogie « explicite » ou « pédagogie explicite ». Étant donné qu’il existe une Pédagogie Explicite, on ne peut qu’interpréter ce signe typographique comme des guillemets ironiques. L’ironie n’étant pas le meilleur moyen pour informer, décrire ou même contester, on peut regretter de trouver cela sous la plume d’« éminents spécialistes », de l’IFE (ex-INRP) par exemple.


Instructionnisme

Il s’agit d’un mouvement considérant que le meilleur moyen pour apprendre est une transmission directe de celui qui sait vers celui qui ignore. Sur ce principe de base se déclinent deux approches essentielles : la pédagogie traditionnelle (ou de tradition) et la Pédagogie Explicite. Les deux utilisent les moyens de transmission directe différents et présentent des divergences méthodologiques. Ainsi la pédagogie traditionnelle ne tient pas compte des données probantes liées à l’efficacité des méthodes employées ; elle s’appuie sur la tradition des enseignants des générations précédentes, transmise à la manière des artisans.  Elle pratique l’enseignement magistral, donne beaucoup d’exercices, évalue de manière sommative. Les interactions avec les élèves sont peu nombreuses, il n’y a pas de rétroaction. Le renforcement négatif l’emporte largement sur le renforcement positif. Elle considère que l’école est un lieu à part, fermé, que l’on devrait débrancher [1] des technologies nouvelles et voudrait dispenser une culture universelle de type classique. Les échecs des élèves sont attribués à ses carences personnelles ou à un milieu familial défavorisé. Si la PEx est aussi de nature instructionniste, elle s’appuie sur les données probantes liées à l’efficacité, considère l’enseignant comme un véritable professionnel au fait des dernières avancées de la recherche ; son enseignement consiste en modelage, pratique (guidée puis autonome), se focalise sur la compréhension de tous et le maintien en mémoire. Elle pratique une abondante rétroaction ; le renforcement positif dépasse largement le renforcement négatif et elle considère que tous les élèves peuvent apprendre, grâce à une méthode d’enseignement ayant été passée au crible de la recherche et de l’expérimentation. Les éventuels échecs des élèves sont attribués à l’enseignant et non à des causes externes.

 

Constructivisme

Théorie pédagogique affirmant que le meilleur moyen pour que l’enfant apprenne est le biais de la découverte, de la mise en situation-problème et de la fréquentation de la complexité. L’enfant apprendrait mieux en faisant, en découvrant par les autres, bref de manière naturelle, comme il le fait pour marcher, parler, reconnaître les visages. Si l’hypothèse de départ est complètement légitime, ce n’est toujours qu’une hypothèse et aucune étude à l’heure actuelle n’en a montré la validité, bien au contraire. Cela n’empêche pas les théories constructivistes d’avoir pignon sur rue, d’être fortement conseillées dans les instructions officielles. Nous sommes dans un système éducatif qui se situe dans une approche idéologique et par conséquent en dehors de toutes les données probantes. Mais sans toutefois oser l’avouer franchement… Les pratiques constructivistes sont pléthores, elles se nomment pédagogie Freinet, pédagogie active, pédagogie de projet, pédagogie par problème, pédagogie actionnelle, pédagogie différenciée, socioconstructivisme de Vygotski… Ce dernier prétendait que les apprentissages se faisaient en confrontant l’élève à son environnement humain et grâce aux actions réciproques entre lui et les autres.

 

Pédagogie Explicite (ou Enseignement Explicite)

Courant pédagogique mis au point aux États-Unis, à la suite du projet Follow Through par Barak Rosenshine. Ce courant s’appuie sur les observations des pratiques enseignantes efficaces y compris auprès d’élèves en difficultés, sur des expérimentations à grande échelle, sur les sciences cognitives et sur un nombre impressionnant d’analyses, méga-analyses et méta-analyses. Ses principes de base reposent sur la compréhension, l’entraînement, le maintien en mémoire qui permettent ensuite à l’élève de faire siens les concepts, habiletés et savoir-faire qu’on lui a enseignés et de les réutiliser dans des situations complexes. L’accent est mis sur les explications (modelage) la pratique (guidée puis autonome), les révisions, la rétroaction, le renforcement positif ; en gestion de classe, on enseigne également les comportements scolaires et sociaux. La Pédagogie Explicite a le souci de tous les élèves et particulièrement de ceux issus de milieux défavorisés ou en difficultés scolaires pour lesquelles elle est particulièrement adaptée. En Pédagogie Explicite, l’enseignant admet sa responsabilité si l’élève n’a pas appris, contrairement à d’autres courants pédagogiques qui imputent l’échec, soit à l’élève lui-même, soit aux conditions sociales dans leur ensemble.

 

Enseignement direct

Ce terme, utilisé aux États-Unis, est une autre façon de désigner un enseignement instructionniste, donc transmissif. Dans ce pays, il est synonyme d’enseignement explicite dans la mesure où l’enseignement traditionnel “à la française” n’existe pas. Étant donné le décalage temporel entre nos deux pays, la tradition pédagogique américaine serait plutôt constructiviste.

 

Direct Instruction

C’est une appellation officielle, celle d’un mouvement pédagogique initié par S. Engelmann dans les années 70. Il s’agit d’enseignement explicite très structuré selon les principes de Rosenshine mais aussi des sciences cognitives et organisé en curriculum spécifique. Cette façon d’enseigner comprend les manuels, la formation, les conseillers, les scripts de leçon, les évaluations. Lorsqu’une école décide d’adopter le DI, tous les enseignants suivent un stage de formation, reçoivent le planning, le matériel et sont suivis dans leurs premières années par des tuteurs.

 

direct instruction (sans majuscules)

C’est la même chose que direct teaching (enseignement direct). C’est une expression employée aux États-Unis pour désigner un enseignement direct, explicite et structuré, mais sans appartenir au courant du DI. C’est donc une méthode de transmission directe qui ressemble beaucoup à l’Enseignement Explicite de Rosenshine.

 

Pédagogie traditionnelle

Ce terme est souvent affublé de l’épithète frontale comme pour en accentuer le caractère négatif. En effet, ceux qui l’utilisent sont ses détracteurs. Dans leur croyance, la tradition est par principe une mauvaise chose. Mais, pour en accentuer le côté nuisible, il s’est avéré nécessaire pour eux d’ajouter frontale, la première épithète ne suffisant plus. Frontal, contre toute attente, signifie dans ce contexte particulier que l’enseignant enseigne face à une classe et transmet la même chose à tous. Ce mot place donc l’enseignant en situation d’affrontement avec ses élèves, dans un face à face forcément hostile. Et voilà tout le miracle du procès d’intention : un enseignement collectif de la part d’un maître à une classe entière devient, on ne sait par quel processus occulte, un affrontement, une situation hostile. Parmi tous ceux qui répandent cette baliverne, aucun n’a jamais su expliquer ni pourquoi ni comment. La pédagogie traditionnelle est celle qui suit la tradition, qui s’appuie sur le savoir-faire des générations précédentes, qui ignore les données probantes et les apports des sciences cognitives. Elle dispense les savoirs de manière magistrale et se soucie peu de la manière dont les élèves apprennent. Elle pratique les exercices d’entraînement avec peu de rétroaction. Les erreurs (de comportement ou de savoir) sont punies. Le renforcement négatif prédomine sur le renforcement positif. Voici autant d’arguments avec lesquels on peut être en désaccord et soumettre à discussion, ce qui serait à mon sens plus productif que de simplement la discréditer au prétexte fallacieux qu’elle serait frontale.

 

 


[1] En référence à cette phrase de Finkielkraut qui considérait comme salutaire de « débrancher les écoles ».

 
 
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