Toutes les approches pédagogiques se valent-elles ? Imprimer
Le débat - Questions / Réponses
Écrit par Clermont Gauthier, Steve Bissonnette, Mario Richard   
Mardi, 14 Janvier 2014 18:41

Toutes les approches pédagogiques se valent-elles ?

Enseignement explicite et réussite des élèves - La gestion des apprentissages
Clermont Gauthier, Steve Bissonnette, Mario Richard
ERPI Éducation, 2013,
pp 65-67
(texte adapté)

 

Impasse

 

L'une des voies intéressantes suivies depuis les années 1970 est l'effort de mesurer, en contexte de classe, l'impact des procédés pédagogiques et didac­tiques sur les apprentissages des élèves. L'identification, par la recherche, des pratiques exemplaires d'enseignement est la base sur laquelle le métier pourra enfin se professionnaliser ; les enseignants pourront posséder des savoirs par­tagés et, ainsi, sortir des impasses du sens commun, du vécu et de l'intuition.

Certains, et ils sont nombreux, font du maintien de la pluralité des approches pédagogiques une sorte de principe moral devant encadrer la pro­fession. Selon eux, identifier de bonnes pratiques pédagogiques irait à ren­contre de ce principe d'ouverture aux différentes approches. Cette affirmation mérite d'être critiquée. Il nous semble, au contraire, que c'est faire fausse route que de donner une place a priori à un principe pédagogique qui ne peut prendre son sens qu'a posteriori. Maintenir le principe d'un pluralisme péda­gogique a priori, c'est soutenir qu'on est en faveur de promouvoir toutes les pédagogies, même celles qui ne donnent pas nécessairement de bons résul­tats ! On comprend mal la pertinence de promouvoir des approches pédago­giques qui n'offrent pas de garantie de succès. Qu'on se rappelle le projet Follow Through, qui a mesuré les effets des approches pédagogiques et montré qu'elles comportaient des différences appréciables sur les plans affec­tifs, cognitifs et des habiletés de base. Ce n'est qu'au prix d'un fort lobbying politique que le financement de toutes les approches a pu être maintenu, car, sur la base de leur seule efficacité, certaines approches pédagogiques dites nova­trices avaient sur la réussite scolaire des effets inférieurs à ceux mesurés dans les groupes témoins. Quand une innovation supposément miraculeuse pro­duit des résultats inférieurs à ceux que l'on obtenait avant sa mise en place, on comprend mal qu'elle puisse être encore soutenue par les fonds publics.

Il est possible que plusieurs approches pédagogiques facilitent l'appren­tissage des élèves et c'est effectivement le cas. Cela ne veut cependant pas dire que toutes les approches se valent. Nous pensons plutôt que le principe de l'ouverture aux approches doit être posé a posteriori, c'est-à-dire que seules les approches pédagogiques ayant démontré au préalable leur effica­cité doivent être encouragées et pourront faire partie du savoir que partagent les membres d'une profession par l'entremise de la formation initiale ou continue. Il s'agit là d'une réserve importante. Ainsi, d'après les recherches que nous avons examinées, les approches pédagogiques qui ont montré une certaine efficacité présentent quelques différences, mais appartiennent à la même famille “instructionniste”. Cela n'épuise pas encore tous les possibles sur le plan pédagogique, car d'autres manières de faire la classe apparaîtront sans doute dans les années à venir et pourront démontrer leur efficacité. En ce sens, l'identification de pratiques exemplaires ne signifie pas qu'il n'y a qu'une seule façon de faire, one best way, mais plutôt que, dans l'état actuel des connaissances, certaines stratégies en particulier ont montré leur effica­cité. En fait, s'il y a sans doute plusieurs bonnes façons d'enseigner, celles-ci ne sont pas illimitées, du moins comme le sont les manières erronées de procéder.

Ces stratégies pédagogiques pourront éventuellement faire partie du réservoir de stratégies validées dans la mesure où l'on réussira à établir des preuves de leur efficacité en vue de l'amélioration des apprentissages et de la conduite des élèves. Pour l'heure, il semble que ce sont les pédagogies sys­tématiques, structurées et explicites qui présentent les meilleures preuves d'efficacité et c'est dans cette direction qu'il est raisonnable de s'orienter comme professionnels. Hattie résume bien les effets comparés de stratégies pédagogiques de l'enseignant comme facilitateur et comme meneur (activator). On voit bien que, lorsque l'enseignant dirige et conduit l'apprentissage, l'effet d'ampleur est en moyenne trois fois plus important que lorsqu'il joue le rôle de facilitateur. Pourtant, depuis plusieurs décennies, c'est le rôle de facilitateur qui occupe le devant de la scène dans les milieux éducatifs.

La recherche constitue le seul rempart permettant de se prémunir contre les idées reçues, les effets de mode ou les vendeurs de recettes pédagogiques miracles. Même là, il n'est pas aisé de s'orienter, car, comme le souligne Grossen, ce qui passe pour de la recherche n'est trop souvent, en réa­lité, qu'une collection d'opinions. Le lecteur mal informé qui aperçoit un nom d'auteur, une citation, une année entre parenthèses peut aisément croire qu'il s'agit de propos corroborés par la recherche. En fait, la citation qu'il lit peut fort bien n'être qu'une opinion. Pour le chercheur, la seule manière de s'orienter est de s'appuyer sur des données probantes plutôt que sur des spé­culations. Ce n'est pas que les spéculations soient inutiles, au contraire ; elles ont une place fort légitime. Toutefois, lorsqu'il s'agit de vérifier l'efficacité d'un procédé ou d'une stratégie, la spéculation n'est pas vraiment utile ; on a alors besoin de vérifications empiriques et de données probantes. Pour l'enseignant, cela demeure une situation compliquée, car il n'a pas le temps de vérifier la qualité des recherches ni l'expertise pour le faire. Aux États-Unis, certains sites, par exemple What Works Clearinghouse ou Best Evidence Encyclopedia, permettent d'examiner sans trop de difficultés des résultats d'ana­lyses et de juger de la qualité d'une approche, d'une méthode, d'un manuel. De telles ressources manquent cruellement dans le monde francophone.