Le mouvement pour le développement de l’estime de soi - Quand l’enfer est pavé de bonnes intentions Imprimer Envoyer
La recherche - L'esprit dynamique
Écrit par Françoise Appy   
Vendredi, 08 Juillet 2011 17:42

Le mouvement pour le développement de l’estime de soi
Quand l’enfer est pavé de bonnes intentions

Pour de plus amples développements, se reporter à l’ouvrage de Jean M.Twenge : Generation Me

 

Narcissisme


Il s’agit d’un mouvement très populaire aux États-Unis dans les années 70 ; il consistait à penser que le développement de l’estime de soi chez l’enfant était la clé de voûte de sa future réussite. Ce fut un courant de pensée très important. Il a fortement marqué les mentalités et a eu aussi des conséquences pédagogiques non négligeables. Le but ultime était de permettre l’épanouissement individuel de l’enfant, en lui inculquant par divers moyens qu’il est une personne spéciale, quelles que soient ses aptitudes personnelles. Pédagogiquement, on a vu apparaître des méthodes d’enseignement spécifiquement tournées vers l’acquisition de l’estime de soi ; elles voyaient l’école comme un lieu d’épanouissement individuel, l’enfant devait y trouver du plaisir, ne pas y rencontrer l’échec, ne pas être en compétition, ne pas trop travailler. Ainsi l’école changeait de statut en passant du lieu où devaient se faire des apprentissages à celui conçu pour l’épanouissement personnel de l’enfant. Bref, elle s’acclimatait à l’air du temps (mais pouvait-elle faire différemment quand les idées nouvelles étaient aussi puissantes ?). Ces idées qui étaient celles d’une époque ont eu un puissant impact aux États-Unis où elles avaient cours depuis déjà quelques temps. On constate qu’encore aujourd’hui elles font toujours partie des choses admises. La France a été touchée également par ce mouvement, mais de manière plus édulcorée. Cela s’est fait en particulier par le biais des méthodes pédagogique dites nouvelles, d’essence socioconstructivistes, sans toutefois les excès de certaines méthodes américaines.

 

Principe

L’estime de soi est considérée comme indispensable, et enseignable. On doit apprendre à l’enfant à s’aimer. La particularité de ce mouvement consiste à encourager l’enfant à s’aimer et à être satisfait de lui sans aucune raison particulière. Par exemple, on déconseillera d’encourager les enfants à dire des phrases du type : «  Je suis bon au foot », car l’estime est alors liée à une performance. Le but recherché est qu’il ait une haute opinion de lui-même indépendamment de ses aptitudes. Être auto-satisfait est bien plus important que l’éventuelle réussite. D’ailleurs, certaines méthodes pédagogiques comportent des exercices dans lesquels les élèves doivent compléter des phrases du type : «  Je m’aime, même si… » ou « Je me pardonne pour … ». Toutes les méthodes pédagogiques qui ont été développées outre-Atlantique insistent bien sur ce principe : s’aimer gratuitement.

Origine

Principe que l’on peut mettre en rapport avec l’influence des chrétiens fondamentalistes américains  qui parlent de l’amour inconditionnel de Dieu ; Dieu aime toute créature indépendamment de ses qualités et en dépit de tous ses défauts.
On évoquera aussi le rôle joué par le contrôle des naissances. L’enfant qui vient au monde est désiré. Il fera par conséquent l’objet d’un traitement exceptionnel ; ses parents ne se lasseront pas de lui dire et redire  à quel point il est exceptionnel et spécial.
Les médias ont joué un rôle très important dans la diffusion de cette idée, présentant l’estime de soi comme la panacée à tous les maux de notre siècle. Un sondage des années 2000  montrait que la première raison pour laquelle les jeunes étaient positifs sur eux-mêmes était leur bonne estime de soi et non leur réussite. Cela montre le succès de cet enseignement. Les mêmes jeunes interrogés sur la validité de leur estime de soi (les raisons) éludent la discussion et sont sincèrement même choqués. Comme si on pouvait remettre en question une évidence universelle.

Estime de soi et école

L’école est le reflet de la société et les courants dominants y font très vite leur nid ; c’est ainsi que l’on a vu apparaître une multitude de méthodes pédagogiques supposées développer l’estime de soi. Méthodes que l’on trouve déjà lors du projet Follow Through [1] comme par exemple Bank Street Open Education, Responsive Education. Rappelons néanmoins que les résultats du Follow Through montrent de bien piètres résultats pour ces méthodes, tant sur le plan des acquisitions scolaires que sur celui de l’estime de soi, et ce en dépit de l’énergie dépensée spécifiquement pour la susciter. Le Direct Instruction fut la meilleure méthode, tant sur le plan des apprentissages scolaires que sur celui de l’estime de soi alors que cette méthode était centrée sur l’efficacité des acquisitions scolaires. On sait depuis que l’estime de soi, contrairement à ce que beaucoup croient encore, ne se construit pas sur du vide ; elle est la conséquence des efforts fournis pour conduire à une réussite tangible.
Le mouvement pour l’estime de soi appliqué à l’école a donné à celle-ci un rôle nouveau : elle n’est plus le lieu des apprentissages. Elle se borne à constituer un environnement positif propice au développement de l’estime de soi, solution supposée à tous les problèmes.

Méthodes pédagogiques centrées sur l’estime de soi

Un credo : chacun doit avoir une haute estime de soi, et pour cela tous les moyens sont bons. Nombre de ces méthodes ont vite confondu estime de soi et narcissisme. Pour donner un exemple, regardons la méthode Auto Science dans laquelle le sujet d’étude est soi-même. Elle comporte un exercice nommé Magic Circle : chaque jour on désigne un enfant qui reçoit un badge indiquant « Je suis extraordinaire » ; alors, les autres doivent dire des choses positives à son égard. A la fin, il reçoit la liste écrite de tous les encouragements reçus. Puis, il conclut en disant quelque chose de positif sur lui-même. Il s’agit donc véritablement d’inculquer l’estime de soi comme un but en soi.
Ces méthodes ont des conséquences en matière de notation. En effet, l’enseignant se voit dans l’obligation de valider les travaux des élèves quelle qu’en soit la qualité. Les notes n’ont plus de raison d’être. Toute compétition ou émulation est bannie. L’important est que les élèves soient satisfaits d’eux-mêmes, même s’ils n’ont aucune raison objective de l’être. Ainsi, on a vu des enseignants ne plus corriger les erreurs des élèves, inquiets que cela puisse nuire à leur estime de soi. C’est ainsi que s’est dessinée une politique inflationniste de la notation et une baisse du niveau d’exigence [2]. Un A est donné même à ceux qui fournissent peu de travail personnel en dehors des heures de cours ; en même temps, on remarque que les lycéens consacrent beaucoup moins d’heures au travail à la maison qu’autrefois. Le nouveau rôle de l’école est confirmé : l’école n’est pas là pour apporter une nourriture intellectuelle, mais une nourriture émotionnelle, c’est son rôle (Maureen Stout). Par conséquent, on ne doit pas mettre les élèves en compétition car c’est mauvais pour l’estime de soi ; comme on doit éviter de les noter. Si vraiment cela s’avère nécessaire, on doit le faire de telle sorte que l’enfant ou le jeune n’ait rien d’autre qu’une note brillante.
En 2005, un enseignant britannique a même voulu bannir le mot échec du  langage scolaire. Il aurait voulu le remplacer par une expression du type succès différé. Dans la foulée, on a aboli  les stylos rouges de correction pour les enseignants, la couleur étant devenue effrayante pour les enfants en raison de sa connotation très négative.

Ennui et paresse

Ce qui au départ repose sur une idée généreuse a une conséquence inattendue : une épidémie d’ennui à l’école. En effet, comment ne pas s’ennuyer à l’école quand on ne poursuit pas le but d’y apprendre quoi que ce soit, quand les notes sont toujours brillantes, quoi qu’il advienne et quand de toute façon on vous répète que vous êtes une personne exceptionnelle. En corollaire se trouve la paresse : pourquoi faire des efforts puisque de toutes façons, je suis satisfait de moi-même, je n’ai rien à prouver. Malheureusement les choses ne fonctionnent pas ainsi en dehors de l’école. Les efforts sont la clé de la réussite et celui qui n’a pas appris à les fournir se trouve vite hors circuit.
Parallèlement à cette augmentation de l’estime de soi et de l’ennui en classe, les résultats scolaires baissent. Sans en déduire un rapport de cause à effet, on est en droit de se demander si les nombreuses heures passées à leur dire qu’ils sont des personnes spéciales n’auraient pas été mieux utilisées à leur faire acquérir les apprentissages de base.

Critiques

Les chercheurs sont unanimes. Les jeunes à qui on a inculqué l’estime de soi, sont des personnes n’admettant pas la critique, devenant vite grossiers et inamicaux quand ils sont dans un contexte où leur mérite personnel n’est pas reconnu. On pourrait s’attendre à ce que les enfants qui ont une bonne estime de soi réussissent mieux à l’école. Or, il n’en est rien. Plus largement, l’estime de soi ne protège pas de la délinquance, des problèmes de dépendance, des maternités précoces.
Déjà le projet Follow Through avait révélé des écarts entre les objectifs pédagogiques annoncés et les résultats. Puis, les travaux de Carol Dweck ont bien montré que la réussite scolaire repose en grande partie sur l’état d’esprit de l’élève [3]. Cette chercheuse en psychologie distingue deux états d’esprit : l’esprit statique, qui pense que son intelligence est définitive et acquise et l’esprit dynamique, qui considère qu’il peut jouer un rôle pour l’améliorer et acquérir des résultats. Toutes les recherches montrent que c’est ce deuxième type qui réussit le mieux à l’école, qui est capable de rebondir sur un échec pour avancer, qui ne cherche pas à tout prix à paraître intelligent, qui est capable d’établir des stratégies et de faire des efforts pour améliorer ses performances. L’esprit statique n’a pour but que celui de paraître intelligent, il dénigre les efforts, réservé à ceux qui ne sont pas intelligents ; s’intéresse peu aux contenus en soi mais surtout au résultat qu’il va obtenir. Il vit très mal les échecs et si cela se produit, il abandonne ou il triche. Les conclusions de Carol Dweck montrent exactement l’inverse de ce que croit le mouvement pour l’estime de soi : complimenter et encourager l’enfant sur ses qualités personnelles sur son côté exceptionnel est le contraire de ce qu’il faut faire pour l’aider à réussir tant à l’école que dans sa vie future. Il serait sans aucun doute préférable pour les enfants de développer de réelles aptitudes et de sentir heureux d’être parvenu à les maîtriser. Les personnes avec une haute estime de soi sont plus aptes à tricher et plus violentes. Il est  vain d’encourager un enfant à se sentir satisfait de lui s’il n’a rien fait pour cela. Les enfants développent une estime de soi par l’accomplissement de tâches.
Il est normal que ce mouvement ait eu pour conséquence une épidémie d’ennui à l’école et de paresse. Comment pourrait-on avoir envie de travailler dur ni même d’essayer puisque de toutes façons, on est aimé, on est une personne spéciale et on est auto-satisfait. L’estime de soi sans fondement encourage la paresse plutôt que les efforts. La véritable estime de soi et confiance en soi consisterait à utiliser ses faiblesses ou ses échecs comme des motivations pour se surpasser et pour apprendre des choses ;  non à se satisfaire de soi pour la seule raison que l’on est venu au monde

Pourquoi ce mouvement a-t-il été si populaire ?

Parce qu’il est très confortable mais aussi addictif : les enseignants n’ont pas à critiquer, les enfants n’ont pas à être critiqués, et chacun rentre chez soi heureux et satisfait. Les élèves repartent  ignorants et non éduqués, mais tellement contents d’eux-mêmes.

Dangers - Conséquences

Les enfants qui ne réussissent pas dans un domaine doivent être encouragés à persévérer. Ainsi en règle générale, les Asiatiques n’ont pas une estime de soi aussi développée que les Américains ; lorsqu’ils se rendent compte qu’ils sont faibles dans un domaine, ils travaillent jusqu’à ce que cette faiblesse s’estompe. Au contraire,  les Américains préfèrent abandonner et s’attaquer à autre chose.
Le mouvement pour l’estime de soi prépare mal les enfants aux critiques dont inévitablement ils feront un jour l’objet, dans la vraie vie. Dans une société où il est très difficile aujourd’hui de faire son chemin, où la concurrence est la règle, il faut être préparé, armé et capable de surmonter les difficultés qui se dressent sur le chemin. Le développement de l’estime de soi tel que décrit ci-dessus grossit l’ego de l’enfant qui déjà est persuadé que le monde tourne autour de lui. Cela peut conduire au narcissisme [4]. Le narcissisme est un trait psychologique que tous les spécialistes qualifient de négatif. Le narcissique n’a pas d’empathie, est centré sur lui-même, et ne peut concevoir le point de vue d’un autre. Il est facilement violent, anxieux. Il est montré que les jeunes générations sont plus narcissiques que les précédentes et ce de manière significative. La différence avec l’estime de soi est que le narcissique non seulement se considère comme spécial mais supérieur aux autres. Beaucoup de programmes prévus pour développer l’estime de soi sont à l’origine de cette montée du narcissisme. Une autre facette du narcissisme est le sentiment que l’on a droit à tout, et même que l’on a plus de droits que les autres. Dans ses formes les plus extrêmes le narcissisme peut conduire à des conduites dramatiques (comme par exemple le massacre de Colombine) à un manque d’empathie pour les victimes de viols ou une jouissance lors des scènes violentes.

 

 

Certaines idées pédagogiques américaines traversent l’Atlantique assez vite. L’estime de soi en fait partie. Si elle n’a pas pu s’imposer comme méthode pédagogique à part entière comme ce fut le cas aux États-Unis, elle a tout de même fortement influencé les pratiques et l’idéologie dominantes. Nous sommes bien dans un registre idéologique, aucune donnée probante n’étant venue soutenir ce mouvement. Les seules données probantes dont on dispose sont celles qui, au contraire, l’invalident.
Il n’en reste pas moins que d’une manière plus pernicieuse, cette idée est passée dans les croyances : sur le rôle de l’école, de plus en plus centré sur le bien-être au détriment de l’acquisition des connaissances, sur le souci constant de ne pas « traumatiser » les élèves par une note, une remarque ou tout autre chose qui ne le renverrait pas à son autosatisfaction. Le meilleur exemple est celui de la notation, remise en cause à intervalles réguliers, au prétexte de l’impact nocif sur l’élève d’une éventuelle mauvaise note. Cela se voit à travers la disparition des notes chiffrées au profit de mention de type Acquis/En Cours d’Acquisition/Non Acquis. Mais aussi à travers des consignes de notation lors des examens : les jurys ont des instructions d’extrême clémence,  c’est un secret de polichinelle. L’idée fait maintenant partie des choses admises ; les parents d’élèves y ont très vite adhéré et savent bien le rappeler aux quelques enseignants qui s’entêtent encore à vouloir instruire leurs élèves avec tous les efforts que cela nécessite.
C’est peu dire que l’école est en mutation à l’heure actuelle. Mutation qui dure depuis plusieurs décennies et qui vise à en changer les objectifs, le rôle, le statut. D’une école qui instruisait, on veut passer à une école qui épanouit et donne du plaisir comme si les deux choses ne pouvaient cohabiter. Le plaisir à l’école, qui contribue à l’épanouissement personnel ne peut-il pas venir des apprentissages réussis et des efforts récompensés ? Quelle sorte de citoyens seront ces milliers d’élèves ignorants, autosatisfaits, égocentriques voire narcissiques, incapables d’affronter aucune critique, aucune embûche, ni de rebondir sur un échec pour aller au-delà ? Qui en portera la responsabilité ?

 


[1] Sur le projet Follow Through, voir cette rubrique.

[2] Selon Jean M.Twenge, en 2004, 48% des lycéens avaient un A alors qu’en 68 seulement 18% avaient la même note et ce malgré la baisse du niveau du SAT (équivalent baccalauréat) sur cette période.

[3] Carol Dweck, Changer d’état d’esprit

[4] Voir le dernier ouvrage de Jean Twenge : The Narcissism Epidemic.

 
 
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