Neurosciences, neuromythes et sciences de l'éducation Imprimer Envoyer
Le débat - Les mythes pédagogiques
Écrit par Éric Tardif et Pierre-André Doudin   
Samedi, 01 Mai 2010 00:00

Éric Tardif et Pierre-André Doudin

Neurosciences, neuromythes et sciences de l'éducation

Prismes - Revue pédagogique HEPL, n° 12, pp 11-14, 05.2010

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Certaines méthodes, programmes et activités éducatives sont présentés aux enseignants comme étant le fruit de recherches scientifiques sur le cerveau. Les créateurs de ces méthodes prétendent qu’elles favorisent un meilleur apprentissage. Pourtant, ces méthodes ne sont ni basées sur des évidences empiriques ni supportées par la communauté scientifique. L’adhésion à ces méthodes dans le milieu scolaire implique une réflexion sur la formation des enseignants.

Les neurosciences cognitives et les sciences de l’éducation partagent des intérêts communs : l’apprentissage, la mémoire, le langage, les émo­tions, le comportement, etc. Les avancées ré­centes en neurosciences permettent de se questionner sur leurs applications possibles dans le domaine de l’éducation. Actuellement, plu­sieurs processus cognitifs ne peuvent être expli­qués dans leur ensemble sans tenir compte des résultats obtenus en neurosciences. Par exem­ple, on peut difficilement obtenir une image complète d’un processus cognitif comme la mé­moire sans considérer le rôle que jouent cer­taines régions cérébrales dans ce processus. Est-ce que les enseignants pourraient gagner à mieux comprendre le fonctionnement cérébral et ses liens avec l’apprentissage ? Byrnes & Fox (1998) sont parmi les premiers à analyser les contribu­tions possibles des neurosciences aux sciences de l’éducation. Les auteurs soulignent notamment que si certains travaux en neurosciences peuvent être pertinents au domaine de l’éducation, une attention particulière doit être portée sur les li­mites de ces études ainsi que sur les dangers d’une interprétation abusive de leurs résultats. En réponse à ces deux auteurs, Geary (1998), Mayer (1998), O’Boyle & Gill (1998), Schunk (1998), Stanovich (1998) Wittrock (1998) se ral­lient à l’idée d’inclure certains aspects neurolo­giques aux sciences de l’éducation et soulignent également les risques d’une interprétation abu­sive. Bruer (1997) affirme que malgré les intérêts communs des neurosciences et des sciences de l’éducation, le lien entre ces deux disciplines de­meure davantage au niveau de la compréhen­sion des mécanismes cérébraux qui sous-tendent certains processus cognitifs plutôt qu’au niveau des applications possibles de ces avancées dans les salles de classes. Dix ans plus tard, Geake (2008) publie un article intitulé Neuromythologies in education dans lequel il dénonce certaines pratiques utilisées en milieu scolaire et dites « ba­sées sur le cerveau ». Le terme neuromythe a été originalement employé par l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) en 2002 [1] et repris dans des publications récentes (Goswami, 2004, 2006; Geake, 2008). Il désigne des convictions fausses ou sans fonde­ments empiriques à propos du fonctionnement cérébral. Ces croyances peuvent influencer cer­taines méthodes d’enseignement ou justifier des activités ayant pour objectif de favoriser l’ap­prentissage. Dans cet article, nous proposons d’il­lustrer trois neuromythes fréquemment répandus dans le milieu scolaire, soit Brain Gym®, les cerveaux gauche et droit et l’appren­tissage visuel, auditif et kinesthésique (VAK). Une discussion est ensuite orientée vers les besoins spécifiques de la formation des enseignants.

 

Brain Gym®

 

Brain Gym® est un programme commercial d’entraînement présentant une série de 26 exer­cices simples développés par Dennison (1980) sous l’appellation de « kinésiologie éducative ». Les auteurs prétendent que ces exercices favori­sent l’apprentissage et le développement de cer­taines facultés cognitives en stimulant le cerveau de façon spécifique. Par exemple, on demande aux enfants de stimuler leurs « points des hémi­sphères » situés sous les clavicules droite et gauche pour (entre autres) « favoriser la trans­mission dinformation entre les hémisphères ainsi que la régulation du déclenchement des neurotransmetteurs » (Dennison & Dennison, 1992, p. 54). Selon les auteurs, cet exercice fa­voriserait l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. De plus, certains exercices auraient pour effet de stimuler des régions cérébrales par ailleurs inaccessibles. Or, peu d’études scienti­fiques ont tenté de démontrer l’efficacité de ce type d’exercices sur l’apprentissage. Dans une récente revue de la littérature à ce sujet, Hyatt (2007) recense quatre publications soumises à un processus d’arbitrage (« peer-reviewed ») qui évaluent l’efficacité de Brain Gym® pour favo­riser différents types d’apprentissages. L’analyse des méthodes utilisées par ces travaux ainsi que leurs résultats ne confirment pas l’efficacité de Brain Gym® pour favoriser l’apprentissage. Ainsi, l’auteur conclut que « les défenseurs de Brain Gym® [] semblent baser leurs fondements sur des témoignages ou sur des études tellement biaisées méthodologiquement quelles ne font aucun sens » (p. 122). Si le nombre d’adeptes de Brain Gym® dans les établissements scolaires suisses reste à déterminer, notre expérience nous porte à croire qu’un réel intérêt existe pour cette méthode auprès de certains enseignants, no­tamment ceux qui interviennent auprès d’élèves ayant des besoins spécifiques. En 2008, l’orga­nisme caritatif britannique « Sens About Science » a demandé à 13 experts scientifiques de com­menter certains passages du manuel Brain Gym® destinés aux enseignants. Les commentaires des experts discréditent largement les passages du manuel et présentent cet outil comme « pseudo­scientifique » [2]. Nous avons distribué cette ex­pertise auprès d’étudiants et d’enseignants en formation. Ce qui ressort de cette intervention est qu’ils acceptent facilement l’idée que Brain Gym® n’a pas de fondement scientifique et que les effets prétendus (tant au niveau de l’ap­prentissage que des stimulations cérébrales) sont faux. Cependant, ils y perçoivent plusieurs points positifs (ex: « ce nest pas dangereux ; les enfants aiment ça ») et souhaitent continuer à l’utiliser. Bien entendu, ces exercices ne constituent pas un danger en tant que tel mais si l’on considère le rationnel sous-jacent, il pourrait être très per­vers de véhiculer de fausses informations tant auprès des enseignants que des élèves concer­nant le fonctionnement du corps et en particu­lier du cerveau. Ces conceptions pourraient favoriser la formation de fausses croyances, les­quelles pourraient par la suite s’avérer plus ou moins difficiles à déconstruire au profit de réelles connaissances dans le domaine de la physiolo­gie, de la psychologie et des théories de l’ap­prentissage.

 

Cerveau gauche, cerveau droit

 

Une découverte importante dans le domaine des neurosciences concerne la latéralisation de certaines fonctions cognitives, notamment l’ex­pression du langage (Gazzaniga, Bogen & Sperry, 1965). Il est important de rappeler comment les études en neurosciences ont permis de mieux comprendre la spécialisation hémisphérique car ceci peut prévenir les interprétations abusives des résultats. Le cerveau est constitué de deux hémisphères, lesquels sont reliés fonctionnellement par le corps calleux, une structure formée par approximativement 200 millions de fibres nerveuses. Ainsi, chez un sujet normal, les deux hémisphères ne fonctionnent pas de façon in­dépendante mais sont en constante interaction. Certains patients ayant subi une section du corps calleux (patients callosotomisés) pour des raisons médicales (surtout l’épilepsie) se retrouvent alors avec un cerveau divisé et donc avec peu d’inter­actions entre les hémisphères. Les voies visuelles chez l’humain sont croisées de telle façon que, lorsqu’un stimulus visuel est présenté à droite du point de fixation, ce stimulus sera d’abord traité par l’hémisphère gauche (et inversement). Chez un sujet normal, l’information visuelle est rapidement transférée à l’autre hémisphère mais chez un patient callosotomisé, ce transfert interhémisphérique est rendu impossible. Si l’on présente à ce patient un stimulus à droite de son point de fixation, le stimulus sera analysé par l’hémisphère gauche et le patient pourra facile­ment verbaliser ce qu’il voit. Ceci est possible car l’hémisphère gauche est généralement l’hémi­sphère dominant pour le langage, lequel reçoit l’information visuelle dans notre exemple. Par ailleurs, si le stimulus est présenté à gauche du point de fixation, il sera analysé par l’hémisphère droit lequel ne possède généralement pas les ca­pacités langagières. Ainsi, le patient dira qu’il n’a pas vu le stimulus ou qu’il « ne sait pas». Il pourra toutefois le dessiner avec sa main gauche (contrôlée par l’hémisphère droit, lequel pos­sède l’information relative au stimulus présenté à gauche du point de fixation) sans pouvoir dire « pourquoi il a dessiné ce stimulus ». Ce type d’ex­périence avec des patients callosotomisés a per­mis de mettre en évidence la spécialisation des hémisphères dans certaines fonctions cognitives. Ainsi, l’hémisphère gauche est généralement do­minant pour le langage (surtout l’expression du langage) alors que l’hémisphère droit est da­vantage impliqué dans l’analyse spatiale (voir Gazzaniga, 2005 pour une synthèse).

Alors que ces expériences montrent bien que certaines fonctions peuvent être latéralisées, elles ont donné lieu à de nombreuses exagérations, notamment dans le domaine des méthodes d’ap­prentissage en éducation. L’élément essentiel sur lequel repose la formation du neuromythe lié à la spécialisation hémisphérique est le fait d’iden­tifier un individu comme étant davantage « cer­veau gauche » ou « cerveau droit ». Plusieurs tests ont utilisé ce neuromythe pour tenter d’adapter les méthodes d’apprentissage afin de stimuler adéquatement les hémisphères (ex : Dennison & Dennison, 1992 ; Sousa, 1995 ; Smith, 1996). Alors que ces méthodes se présentent comme étant basées sur des recherches scientifiques, elles n’y trouvent en réalité aucun fondement puisque les travaux portant sur la spécialisation hémisphé­rique ne s’intéressent pas à effectuer une dicho­tomie entre des individus prétendus « cerveau gauche » ou « cerveau droit ». Encore une fois, le fait de véhiculer certaines informations aux en­seignants et aux élèves concernant la spécialisa­tion hémisphérique pourrait être intéressant mais ne devrait pas dépasser les limites de ce qui a été démontré par des études empiriques. De plus, l’élève risque non seulement de se voir attribuer une étiquette mais de plus une étiquette qui n’est pas basée sur des faits empiriques.

 

Visuels, auditifs, kinesthésiques (VAK)

 

Qui n’a jamais entendu parler d’une dichoto­mie entre certains individus prétendus visuels, auditifs ou kinesthésiques ? Notre expérience au­près d’étudiants et d’enseignants nous porte à croire qu’il s’agit d’un concept relativement ré­pandu. Par ailleurs, il est difficile de cerner les sources exactes de cette conception. Dans un ar­ticle récent traitant de cette question, Sharp, Bowker et Byrne (2008) attribuent en partie la popularité de cette approche dans le milieu anglo-saxon aux travaux de Smith (ex: Smith, 1996, 1998 ; Smith & Call 1999, 2001). Dans le mi­lieu francophone, les travaux de La Garanderie (ex : 1982) ont eu une certaine répercussion, no­tamment en Suisse romande. Ses travaux font explicitement référence au fait qu’il existerait des individus auditifs et d’autres visuels. De plus, cet auteur fait référence à des différences d’ac­tivité neuronale (mises en évidence par des tech­niques électrophysiologiques) entre ces deux types de profils. Or, bien que l’auteur mentionne les noms des chercheurs ayant montré ces diffé­rences, celui-ci ne cite aucune référence biblio­graphique. De plus, la consultation des moteurs de recherches en médecine, en psychologie et en science de l’éducation ne fait ressortir aucune étude de la sorte par ces chercheurs. Les études récentes en neurosciences s’intéressent davan­tage aux interactions multisensorielles qui s’ef­fectuent dans certaines régions cérébrales ainsi qu’à une performance accrue à certaines tâches lorsque deux modalités (ex : visuelle et auditive) sont sollicitées (Shams & Seitz, 2008). Ces travaux ne font jamais référence à une éventuelle di­chotomie entre des individus dits visuels ou au­ditifs. Ainsi, il n’existe à notre connaissance aucune évidence émanant des neurosciences pour appuyer cette conception, c’est pourquoi cette approche est considérée comme un neu­romythe (Goswami, 2004, 2006 ; Geake, 2008).

Outre l’absence de support de la part des études en neurosciences, l’approche VAK ne sem­ble pas trouver beaucoup de soutien empirique de la part des études sur les apprentissages. Une des idées à la base de l’approche VAK est de dis­tinguer les préférences de modalité chez les su­jets (à l’aide de tests) pour ensuite adapter une méthode d’apprentissage qui serait soit disant conforme au profil de l’individu. Dans une revue de littérature à ce sujet, Stahl (1999) relève plu­sieurs travaux ayant tenté de vérifier empiri­quement cette méthode et il en ressort claire­ment que celle-ci s’est avérée inefficace dans la très grande majorité des études. S’il existe réel­lement une dichotomie entre les individus visuels et auditifs, les chercheurs devraient être en me­sure de développer les outils psychométriques pour identifier ces préférences de modalité. Or, bien qu’il existe plusieurs tests pour mesurer ces différences présumées, ils ont été sujets à de vives critiques par rapport à leurs qualités psychomé­triques. Ainsi, Knapp (1994, cité par Coffield et al., 2004, p. 28) qualifie l’un des tests les plus uti­lisés dans ce type de pratique, le Learning Style Inventory, de « désastre psychométrique ».

Si la prise en compte des différences indivi­duelles dans les stratégies d’apprentissage est essentielle dans le cadre d’un enseignement dif­férencié, encore faut-il que ces différences indi­viduelles aient un substrat empirique. Or non seulement l’approche VAK n’a pas de bases phy­siologiques, mais les tests pour établir ces diffé­rences ont de faibles qualités psychométriques et de plus les tentatives d’adapter des stratégies d’enseignement selon les préférences présumées de modalité sensorielle des élèves ne se sont pas avérées concluantes.

 

Neurosciences et sciences de l’éducation : voies prometteuses

 

Aujourd’hui, les discussions entre profession­nels des neurosciences et des sciences de l’édu­cation se font de plus en plus nombreuses. Le journal Brain, mind and education (Blackwell Publishing) a d’ailleurs été créé en 2007 afin de fa­voriser les publications qui apportent des résultats en neurosciences en lien avec les sciences de l’éducation. Aussi, des travaux ré­cents en neurosciences offrent des voies pro­metteuses pour une collaboration avec les professionnels de l’enseignement, notamment en ce qui concerne les troubles d’apprentissage. [3]

 

Importance pour la formation des enseignants

 

Les neuromythes sont révélateurs d’un manque au niveau des formations initiale et continue des enseignants qui n’ont pas toujours eu l’occasion d’acquérir des connaissances suffi­santes leur permettant de garder une distance critique par rapport à certains modèles. Une me­sure de prévention essentielle est de faire bé­néficier les enseignants d’une formation de basedans le domaine des neurosciences avec comme objectif le développement d’une pensée critique (Pallascio, Daniel & Lafortune, 2004) sur les in­formations circulant à propos des liens entre le cerveau et l’apprentissage. C’est notamment la raison pour laquelle nous avons introduit dans la formation des étudiants et des enseignants à la HEPL des apports en neuropsychologie en lien avec d’autres approches déjà implantées dans la formation comme le développement cognitif et métacognitif de l’enfant et de l’adolescent.

 

Éric Tardif, Ph. D., est professeur formateur à la HEPL et membre de lunité denseignement et de recherche « Développement de lenfant à ladulte ».
Pierre-Andr
é Doudin, Dr. Psych., est professeur à lUniversité de Lausanne et professeur HEP. Il est responsable de lUnité denseignement et de recherche « Développement de lenfant à ladulte ».


Bibliographie

(une bibliographie plus complète se trouve sur le site de Prismes)

- Geake, J. (2008). Neuromythologies in education. Educational Research, 50 (2), 123-133.
- Pallascio, R., Daniel, M., & Lafortune, L. (2004). Pensée et réflexivité: théories et pratiques. Sainte-Foy. Québec : Presses de l’Université du Québec.

 

 


[1] . OCDE (2002). Comprendre le cerveau : naissance d’une science de l’apprentissage. Disponible sur internet à l’adresse: www.ocde.org

[2] . Ce document peut être téléchargé à l’adresse Internet sui­vante : www.senseaboutscience.org.uk/pdf/braingym.pdf

[3] . À ce sujet, voir notamment les articles de Théoret (pp. 32-33), Zesiger & Fourrier (pp. 38 à 41), et Grivel et al. (pp. 43 à 45) dans ce numéro.

 
 
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