La recherche en enseignement Imprimer Envoyer
La recherche - Enseignement efficace
Écrit par Françoise Appy   
Lundi, 30 Juillet 2012 14:04

La recherche en enseignement

 

 

De la signification du mot recherche en enseignement

La lettre aux enseignants de notre nouveau ministre indique que « la pédagogie doit être attentive aux travaux de la recherche ». À la première lecture on se réjouit, s’imaginant qu’enfin les méthodes pédagogiques dont l’efficacité a été démontrée pourront faire leur coming out, par la grande porte. Mais une fois cette réaction passée, on doit se souvenir qu’il s’agit d’enseignement et que dans ce domaine, le mot recherche a un sens un peu différent.

À quels types de recherche notre ministre fait-il allusion ? Toutes les recherches se valent-elles ? Et, au fond, qu’est-ce que la recherche ? Voilà la véritable question. Il est légitime de se la poser au moment même où la recherche dit de plus en plus de choses n’allant pas dans le sens de l’idéologie éducative dominante. Cela dure depuis des années et rien ne laisse supposer un changement. Sinon, pourquoi nous aurait-on imposé des méthodes pédagogiques dont on a maintenant les preuves de leur inefficacité ?

De fait, le mot recherche ne veut plus dire grand-chose, tant il a été utilisé comme formule incantatoire propre à donner un vernis scientifique à n’importe quelle fadaise pédagogique. Pour ne citer qu’un exemple, ce fut le cas des styles d’apprentissage ; on nous a expliqué sous couvert de recherche que chaque élève avait un style d’apprentissage spécifique (plutôt visuel, auditif ou kinesthésique) et que l’on devait en tenir compte pour chacun si nous voulions des apprentissages réussis. Les enseignants, confiants dans l’étiquette scientifique de ce dictat ont donc tenté d’adapter leur pédagogie à chaque élève, après avoir décidé qu’un tel était visuel, un autre auditif etc. La quadrature du cercle n’est rien à côté de cette tâche ! On comprendra bien entendu, que peu y soient parvenus. Et pour cause ! Que nous ayons chacun un style dominant (ce qui est avéré par la recherche) ne signifie pas que ce style soit le seul biais pour apprendre de nouvelles choses, cela n’a jamais été démontré. En fait, il s’agit exactement du même abus que celui qui a consisté à s’imaginer que parce que nous apprenions en construisant nos savoirs, alors l’enseignement devait s’appuyer sur ce principe. Cela était une hypothèse de départ, elle n’a jamais été confirmée par les études. Ce qui ne l’a pas empêché d’avoir le statut de vérité, en dépit des études postérieures qui elles en ont démontré l’inefficacité.

Rosenshine il y a quelques années de cela, déplorait cet abus et, à la fameuse phrase « la recherche a montré que », il répliquait systématiquement « Show me the data! » (Montrez-moi les données !).

Mais hélas, nous, enseignants, ne sommes pas Rosenshine et n’avons ni les moyens, ni le temps d’éplucher toutes les études scientifiques (ou présentées comme telles) pour nous forger notre propre opinion.

La recherche en éducation doit être semblable à celle utilisée dans n’importe quel autre domaine. Et l'on peut affirmer que toutes les recherches ne se valent pas. On comprendra facilement que les résultats d’une expérimentation menée dans une classe de 25 élèves ne puissent pas avoir valeur de vérité universelle. Et pourtant, cela n’a jamais empêché les auteurs d’utiliser la phrase la recherche a montré que. Pourtant, il existe un outil très utile pour juger du degré de validité des recherches, il s’agit de la taxonomie d’Ellis & Fouts, mais qui la connaît, ou plutôt qui s'emploie à la faire connaître ? Qui en parle dans la formation initiale ou continue des enseignants ?

Peut-on citer une revue scientifique indépendante, largement distribuée auprès des enseignants, les tenant informés des dernières avancées en matière éducative, qui présenterait des revues, des sommaires ? Car il ne s’agit pas pour l’enseignant de lire les comptes rendus détaillés de toutes les expériences menées, il n’en a ni les moyens ni le temps. Il s’agit pour lui d’être informé de manière claire, régulière et neutre.

La même question se pose aux États-Unis, même si elle est plus ancienne. Tout ce qui est proposé comme approche pédagogique est supposé être reconnu par la science. À tel point que Daniel T. Willingham vient d’y consacrer un ouvrage très intéressant afin d’aider les enseignants à s’y retrouver parmi les études dites scientifiques. Quand faire confiance aux experts ? Comment reconnaître la bonne science de la mauvaise en éducation ?

 

Livre

When Can You Trust the Experts?
Daniel T. Willingham

Panier

 

Ce livre n’est pas un énième traité scientifique, il est un guide clair et lisible proposant des outils pour se forger son opinion. Dans la première partie, il se penche sur ce qui bien souvent nous laisse croire que cela est vrai, et comment cela peut nous induire en erreur. Puis, il explique comment savoir quand la science peut être utile et quand elle ne le peut pas. Selon lui, certaines questions peuvent être résolues de manière incontestable par la science, mais il en est d’autres qui ne le peuvent pas.
Dans la deuxième partie, il présente une méthode en 4 étapes pour s’y retrouver parmi les justifications scientifiques :

  1. Dépouiller le texte de son verbiage et accéder à l’essentiel : que doit-on faire, pour quels résultats ?
  2. L’auteur. Qui est-il ? Quelle est son expérience ? Et surtout, qu’en a dit la communauté scientifique ?  Se méfier des arguments d’autorité qui sont de faibles indicateurs de vérité.
  3. Analyser. Pourquoi êtes-vous censé prendre pour argent comptant cette affirmation ? Quelles preuves vous propose-t-on pour vous convaincre ? Et comment cela rejoint-il (ou non) votre propre expérience ?
  4. Dois-je le faire ? Vous n’êtes pas obligé d’adopter tous les programmes justifiés scientifiquement.

Cet ouvrage n’a d’autre but que d’aider les praticiens dans leur exercice quotidien et leur permettre de ne pas se faire abuser par les divers labels scientifiques plus ou moins mensongers qui pullulent dans le monde éducatif.

Mais revenons chez nous où un tel ouvrage aurait peu de chance d’être édité. Les enseignants ayant quelque expérience du métier ne sont pas dupes, ils sont plutôt résignés et ont appris à exercer leur métier en évitant les plus grosses erreurs pédagogiques, quitte à se mettre en délicatesse avec les injonctions ministérielles. Quant aux débutants, ils sont confiants dans la formation reçue, ce qui est normal ; ils n’ont pas les moyens de remettre en question les dogmes qu’on leur a vendus sous label scientifique car ils n’ont pas encore l’expérience qui pourrait leur mettre la puce à l’oreille.

La recherche scientifique en éducation a une position extrêmement inconfortable. En effet, nos “éducrates” sont très mal à l’aise : ils adoreraient pouvoir l’utiliser pour asseoir leurs propositions mais d’un autre côté ils appartiennent à un système dans lequel l’idéologie prime sur le tangible. Or les deux sont incompatibles. On ne peut pas imaginer un système mixte car alors on courrait le risque de voir les principes idéologiques être contredits par les résultats de la recherche.

 
 
Une réalisation LSG Conseil.