Les niveaux de recherche en éducation : une question d’éthique Imprimer Envoyer
La recherche - Les données probantes
Écrit par Françoise Appy   
Vendredi, 21 Octobre 2011 16:31

Les niveaux de recherche en éducation :

une question d’éthique

 

Martin Kozloff

Martin Kozloff

Principes de base de la recherche en éducation, d’après un cours de Martin Kozloff. Principes basés sur la classification d'Ellis & Fouts, auquel Martin Kozloff rajoute un niveau zéro, celui des conclusions (abusives) non issues de la recherche. Niveau qui, malheureusement, prévaut encore largement dans le monde éducatif.

 

Niveau 0 : conclusions non issues de la recherche

- Des écrits affirmant des opinions, des croyances, émaillés de phrases du type «  La plupart des enseignants savent que … », « Piaget a soutenu que … », « Selon la philosophie socioconstructiviste … »
- Il n’y a pas ou très peu de tests expérimentaux sur lesquels s’appuient les conclusions.
- Les lecteurs sont en général convaincus car ce type de discours verse volontiers dans l’émotionnel, et utilise une langue séduisante (par exemple, des termes comme "holistique", "continu", "naturel", "profond", "tout le monde croit", "centré sur l’enfant"...).
- Parfois, les conclusions sont appelées "théorie" mais n’en sont absolument pas. Elles sont simplement des assertions hypothétiques issues des préférences de l’auteur sur la manière dont on doit enseigner aux enfants.
- Une véritable théorie est une série d’énoncés connectés logiquement fournissant une explication complète.

 

Recherches de niveau 1 ou recherches de base

- Il s’agit de recherche de base sur les apprentissages.
- Les corrélations, les données descriptives et les études de cas figurent dans le niveau 1. Par exemple, des observations de terrain (ex : observer les exercices de lecture à deux  dans les classes) des données quantitatives (ex : combien de mots sont lus correctement par minute par chaque paire dans les exercices de lecture).
- La recherche peut être guidée par une hypothèse du chercheur (ex :  les exercices de lecture à deux augmentent la fluidité en lecture).
- La recherche peut identifier des éventuelles corrélations. Mais elle peut aussi montrer leur absence.
- Le niveau 1 est très prolifique. Cependant, aucune théorie relative aux procédures d’enseignement et aux matériaux n’est testable avec seulement une recherche descriptive et corrélationnelle (de niveau 1), et ce même si ces recherches sont abondantes.
- Les conclusions du niveau 1 peuvent conduire à des hypothèses qui pourront être testées de manière plus rigoureuse au niveau 2.


Recherches de niveau 2 : la théorie testée dans diverses classes

- Au niveau 2, une théorie décrivant la façon dont les enseignants devraient procéder est testée ; elle est alors appliquée dans des classes afin de voir si ses prédictions sont correctes et si les résultats sont meilleurs que la pratique qu’elle est supposée remplacer.
- Au niveau 2, différentes procédures d’enseignement sont comparées dans des études contrôlées ; cela permet de voir si les élèves apprennent plus, ou mieux, dans les classes utilisant la méthode décrite par la théorie.
- La recherche de niveau 2 est plus rigoureuse que la recherche de niveau 1 :

  • Les hypothèses sont énoncées clairement. Par exemple : les élèves participant aux activités sur la fluidité de la lecture à deux amélioreront leurs résultats en lecture.
  • Les variables dans les hypothèses sont clairement définies ; ex : ce qui se passe exactement dans les exercices de lecture par paire – variables dépendantes  ou indépendantes.Les méthodes pour mesurer sont développées et testées pour vérifier leur validité – on mesure ce qui est supposé être mesuré. Par exemple,  les experts en lecture sont consultés sur les définitions de la fluidité et ses mesures ; ex : chaque enfant lit un passage décodable à 100% (l’enfant sait lire chaque mot). Chaque enfant lit à son tour. L’autre enfant lit lui aussi de son côté, marque chaque erreur commise et vérifie la durée totale de la lecture. De plus, les mesures sont vérifiées sur le plan de la fiabilité. Si deux observateurs mesurent la fluidité du même élève lors d’un exercice, arriveront-ils au même résultat ?
  • Des groupes expérimentaux et de contrôle sont formés ; ils sont créés par association ou au hasard afin de s’assurer que les élèves sont tous équivalents sur le plan des variables susceptibles d’influencer la fluidité en lecture. Le groupe expérimental est fait d’élèves qui  font l’exercice à deux. Le groupe de contrôle peut être composé d’élèves qui lisent tout seuls  et à qui on a donné des stratégies pour améliorer leur fluidité.
  • La fluidité (la variable dépendante ou externe) est mesurée au début du test expérimental portant sur l’hypothèse ; elle est aussi mesurée  pendant chaque leçon, et à la fin. Cette mesure permet de déceler une éventuelle tendance ; elle permet également de voir si le groupe expérimental gagne plus en fluidité que le groupe de contrôle, comme cela était formulé par l’hypothèse de départ.
  • Les conclusions indiqueront si l’hypothèse de recherche est confirmée ou bien si au contraire elle est invalidée (dans notre exemple, les lecteurs par paire ne gagnent pas en fluidité).

 

Recherches de niveau 3 : évaluation du programme sur une école ou une circonscription

- La recherche de niveau 3 est aussi  rigoureuse que celle de niveau 2.
- Elle répond à la question : « Trouverons-nous la même chose lorsque nous proposerons l’expérience sur l’échelle d’une école entière ou d’une circonscription ? (ex : les élèves qui font des exercices à deux sur la fluidité en lecture améliorent notablement leurs résultats entre les pré- tests et les posts-tests ; ils les améliorent beaucoup plus que les élèves qui travaillent sur la fluidité tout seuls)
- En d’autres termes, les recherches de niveau 3 vérifient la fiabilité, c’est-à-dire la reproductibilité des résultats dans des environnements différents ; par exemple avec des élèves différents, des enseignants différents, et des aides différentes.
- Les recherches de niveau 3 évaluent les effets de la méthode d’enseignement préconisée à une plus large échelle,  dans une école ou une  circonscription. A ce niveau,  les scientifiques n’évaluent pas les hypothèses concernant un seul outil ; ils évaluent l’intégration de toute une boîte à outils remplie de tout ce qui permet de maximiser l’efficacité.
- Les recherches de niveau 3 représentent tout ce qu’il faut faire avant de clamer que telle innovation marche et doit être utilisée ; avant que les enseignants ne se mettent à utiliser n’importe quelle méthode.

 

Ces trois niveaux varient en degré de crédibilité Pourquoi ? Parce qu’un niveau peut mettre en évidence d’autres éventuelles causes d’invalidité que le niveau précédent n’avait pas considérées. Par exemple,  le niveau 1 peut s’intéresser à un petit échantillon ; il est possible que ces mesures ne soient pas validées ; il est possible que l’étude ne soit pas longitudinale. Ainsi, le chercheur et l’utilisateur sont en droit de ne pas avoir confiance dans les résultats appliqués à TOUS les élèves ; ils ne peuvent pas être sûrs de la justesse des résultats ni de leur pérennité.

La formulation de ces trois niveaux de recherche est au service de l’éthique. Les chercheurs et les utilisateurs ne devraient pas imposer aux élèves des méthodes qui ont uniquement fait l’objet d’une recherche de niveau 1 ; ils ne devraient pas imposer à une circonscription entière ce qui n’a été testé qu’à l’échelle de quelques classes (niveau 2).

 
 
Une réalisation LSG Conseil.