Est-ce que les stratégies de compréhension rendent la lecture ennuyeuse ? Imprimer Envoyer
La recherche - Daniel Willingham
Écrit par Daniel T. Willingham   
Lundi, 28 Mai 2012 08:31

Source : The Washington Post

Daniel T. Willingham

Est-ce que les stratégies de compréhension rendent la lecture ennuyeuse ?

Résumé : Françoise Appy


Élève

 

Dans cet article, Daniel T. Willingham, bien connu pour ses travaux sur le fonctionnement du cerveau lors des apprentissages, résume ce qu’il a déjà écrit sur l’apprentissage des stratégies de compréhension en lecture.

Ces dernières commencent à apparaître en France sous l’intitulé enseignement explicite des stratégies de compréhension en lecture avec un ouvrage comme Lector et Lectrix par exemple.

On peut se féliciter de l’avancée que cela représente après de trop nombreuses années où l’on a cru et fait croire que la compréhension était immanente. Tout comme l’était aussi le déchiffrage des mots.

Resituons la lecture dans le modèle de Gough : L = D x C. L’aptitude à lire est le produit du déchiffrage par la compréhension. Les deux facteurs sont d’égale importance.

Si l’on se concentre sur la question de la compréhension, comme c’est le cas de cet article, on doit se demander : comment aboutit-on à celle-ci, peut-elle s’enseigner explicitement comme c’est le cas pour le déchiffrage ?

Une fois de plus, la réponse n’est pas unilatérale. Pour comprendre un texte, il faut maîtriser la langue de ce texte, d’une part, avoir un stock lexical adéquat et aussi une culture générale permettant cette compréhension. J’aurai beau être une lectrice performante, si je me plonge dans un texte universitaire traitant de fusion nucléaire, il y a peu de chance que je comprenne une miette du message. Pourquoi ? Car je n’ai pas la culture scientifique nécessaire. C’est aussi simple que cela.

Daniel T. Willingham se penche ici sur l’engouement relatif à l’enseignement des stratégies de compréhension en lecture, tout comme l’a fait Hirsch il y a quelques années déjà.

Après avoir rappelé que le but de la lecture doit rester la compréhension du message écrit, il rappelle que les données probantes révèlent qu’au-delà de la 5e, les enfants ne profitent guère d’un enseignement de la compréhension et augmenter cet enseignement en quantité n’apporte aucun bénéfice.

Ces stratégies  comprennent les éléments suivants :
Guidage de la compréhension : on enseigne aux élèves à savoir quand ils ne comprennent pas, par exemple en formulant exactement ce qui est à l’origine de leur difficulté.
Écouter activement : les élèves apprennent à penser de manière critique par l’écoute ; cette écoute doit leur permettre aussi de comprendre le message émis par l’auteur.
Organisation graphique : les élèves apprennent à faire des représentations graphiques des textes, par exemple des cartes heuristiques.
Répondre à des questions : après la lecture, l’enseignant pose des questions mettant en exergue l’information que les élèves sont supposés retenir du texte.
Créer des questions : les élèves apprennent à se poser eux-mêmes tout au long de leur lecture des questions, intégrant de grandes unités de sens.
Résumé : les élèves apprennent les techniques de résumé ;  ex : effacer les informations redondantes et choisir une phrase pour l’idée principale.
Imagerie mentale : les élèves apprennent à créer une image mentale visuelle.
Apprentissage coopératif : les élèves utilisent les stratégies de compréhension en petits groupes, plutôt qu’avec le professeur.
Structure du récit : les élèves apprennent la structure type d’un récit et comment créer un schéma de l’histoire.
Les stratégies d’enseignement multiples : des stratégies multiples sont enseignées, il s’agit le plus souvent du résumé, de la prédiction, de la génération de questions et de la clarification des passages ou des mots difficiles.
Les connaissances préalables : les élèves sont encouragés à appliquer ce qu’ils savent de leurs propres expériences au texte, ou à considérer les thèmes du texte avant de le lire.
Les relations au vocabulaire : les élèves sont encouragés à utiliser leurs connaissances d’arrière-plan (tout comme les indices textuels) pour émettre des hypothèses argumentées sur le sens des mots non familiers.

Quant à la durée de cet enseignement, D.Willingham souligne l’absence de données valables sur la question et la diversité des situations dans chaque école. Il soutient néanmoins, que quelle que soit cette proportion, le temps consacré à cet enseignement est en général gaspillé ; pour lui 5 à 10 sessions de 20 ou 30 minutes chacune suffisent à impacter positivement la compréhension. Il précise aussi que quelques-unes de ces stratégies peuvent être utiles pour d’autres raisons : par exemple l’utilisation des schémas pour comprendre la manière dont un auteur construit un arc narratif.

Par ailleurs, Daniel T. Willingham soulève un élément très important que les défenseurs de la motivation et du plaisir des élèves à l’école ne démentiront pas. Selon lui, l’enseignement des stratégies rend la lecture extrêmement ennuyeuse, ce qui va à l’encontre de l’objectif largement partagé de la faire aimer. L’enfant ne pourra pas se laisser entraîner dans l’univers narratif s’il est obligé constamment de se poser des questions, s’il doit s’interrompre régulièrement pour anticiper ce qui va se passer, ou pour se questionner sur les buts de l’auteur.

Voici sa conclusion: To me, reading comprehension strategies seem to take a process that could bring joy, and turn it into work (Pour moi les stratégies de compréhension en lecture transforment un processus supposé apporter de la joie en un processus de travail.)

C’est exactement la conclusion que j’ai en tant que praticienne : user sans abuser.

 
 
Une réalisation LSG Conseil.