Oublié – En cours d’oubli – Non oublié : La pérennité des acquisitions scolaires Imprimer Envoyer
La recherche - Daniel Willingham
Écrit par Françoise Appy   
Lundi, 19 Décembre 2011 15:38

Oublié – En cours d’oubli – Non oublié
La pérennité des acquisitions scolaires

 

Oubli

 

Le livret personnel de compétences, destiné aux parents d’élèves se présente comme une liste de compétences au regard desquelles l’enseignant note la date d’acquisition. Par exemple, on pourra écrire que le 8 novembre 2011 l’élève X a acquis la compétence consistant à « Comprendre une ou deux questions liées au développement durable et agir en conséquence ». On lui souhaite bon courage pour inventer l’évaluation qui lui permettra de répondre à la question…

Acquérir signifie "entrer en possession de" ; ici il s’agit d’une compétence scolaire. Au sens commun, ce mot contient une idée de pérennité. On pense souvent que lorsque l’on a acquis la technique de la division, par exemple, c’est définitif.

Les remarques qui suivent n’ont pas pour but de critiquer cette façon de communiquer aux parents d’élèves mais simplement de confronter le terme trompeur d’acquisition à la réalité des apprentissages scolaires, sur un plan cognitif.

Les sciences cognitives nous disent qu’apprendre consiste à installer des informations (connaissances factuelles et procédurales) en mémoire à long terme et d’être capable de les récupérer pour les utiliser à tout moment. Or, nous avons tous oublié énormément de choses que pourtant nous maîtrisions sans problème à un moment de notre vie. Ces choses-là, acquises à l’époque, ne le sont plus aujourd’hui, non car nous avons effacé les informations de notre mémoire, mais parce que nous ne savons plus les récupérer. L’oubli a fait son œuvre. L’enseignant qui remplit scrupuleusement le livret personnel de compétences en notant la date de l’acquisition sait bien qu’il ne peut ambitionner une rétention à long terme. Tout au plus à moyen terme, dans le meilleur des cas.

Pour dire les choses autrement, qu’advient-il des connaissances acquises une fois passée le cap de l’évaluation ? La réponse réside dans la pratique intense et dans la durée. Il faut « étudier au long cours », même après l’évaluation. Daniel Willingham [1] explique que, lorsqu’un sujet est étudié pendant un semestre sur une année, il sera retenu correctement pendant environ une année après la dernière pratique ; mais l’essentiel sera oublié après 3 ou 4 années. Les chercheurs ont examiné un grand nombre de variables qui potentiellement pourraient avoir une importance dans l’oubli ou la rétention, ils ont conclu que la variable clé dans la mémoire à très long terme était la pratique.

En ce qui concerne les habiletés (ex : résoudre des problèmes, être capable de communiquer, de raisonner…), celles-ci reposent sur la mémoire de travail ; selon les cognitivistes, c’est le lieu de la pensée. Nous savons qu’elle a une capacité limitée [2], on l’appelle aussi "le goulot de l’esprit". C’est pourquoi par exemple, il est très difficile de multiplier mentalement 478 par 12,456.  Heureusement, il existe un biais pour dépasser cette limitation : l’automatisation. Quand les processus cognitifs sont automatisés (ex : le décodage en lecture, la lecture d’une carte, l’identification des variables dépendantes dans une expérience scientifique, l’utilisation des procédures mathématiques…), ils prennent peu de place dans la MDT et interviennent rapidement, sans effort conscient [3]. Mais cela vaut aussi pour la vie courante. Quand nous conduisons un véhicule, nous le faisons de manière automatique, sans réfléchir consciemment à toutes les procédures simultanées impliquées.

En enseignement, l’automatisation est très importante car elle va permettre de libérer de la mémoire de travail, ce qui permettra de passer à un niveau supérieur de compétence. Pour parvenir à cette automatisation, l’enseignement explicite vise le surapprentissage qui s’obtient par une pratique intense et répétée, et ce même lorsque l’étude du sujet est terminée. C’est pourquoi les révisions occupent une bonne place dans cette forme pédagogique.

Quand on parle de pratique, il faut préciser qu’elle s’inscrit dans la perspective de l’amélioration, ce n’est pas du jeu, ni la recherche de performance en tant que telle. Elle nécessite du temps, des efforts, de la concentration, du feedback sur les progrès accomplis.

Tous les travaux en sciences cognitives sur l’expertise montrent eux aussi que celle-ci repose sur une pratique très intensive. Willingham résume cela en disant que le « génie » équivaut à 1 % d’inspiration et 99 % de transpiration. Même si l’école ne prétend pas être une pépinière de génies, il est bon de sensibiliser les élèves à cela afin qu’ils sachent à quoi sert la pratique et qu’ils puissent apprécier à leur tour, l’excellence.

Il ne fait aucun doute que la pratique est indispensable en classe car elle est la voie vers une acquisition à moyen et à long terme. Elle va permettre de pérenniser les acquisitions et d’installer les automatismes grâce auxquels l’élève aura accès à un niveau supérieur de raisonnement. Bien sûr, plane toujours le danger de l’oubli, c’est-à-dire l’impossibilité d’aller récupérer une information déjà stockée. Il existe des moyens pédagogiques pour éviter cela ; l’enseignant explicite les utilise en associant les élèves au processus. La question a déjà été présentée ici.

 

Exemple montrant toute l’importance de l’automatisation

Dans les 2 listes, vous devez nommer la couleur des mots et ignorer le sens.

Liste 1

Liste 2

LION

VERT

OURS

BLEU

DINDE

ROUGE

TIGRE

ROUGE

POULE

BLEU

 

Pour la liste 1, cela est très facile. Pour la liste 2, c’est plus difficile car la lecture est automatique. Même si vous tentez de ne pas lire les mots, vous le faites automatiquement, et ce faisant cela crée une confusion avec les couleurs de l’encre. Pour quelqu’un ne sachant pas lire, la seconde liste n’est pas plus difficile que la première.

Mais la plupart du temps l’automatisation est utile, plus qu’elle n’est un handicap.

 


[1] Daniel T. WILLINGHAM : Diplômé de Harvard en psychologie cognitive. Il est actuellement professeur de psychologie à l'Université de Virginie. Depuis 2000, il consacre ses recherches à l'application de la psychologie cognitive dans l'enseignement primaire et secondaire. Auteur d’un ouvrage traduit en français : Pourquoi les enfants n’aiment pas l’école ?

[2] En temps et en capacité.

[3] Voir exemple à la fin du document.

 
 
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