Les notes chiffrées au Primaire Imprimer Envoyer
Le débat - Antagonismes
Écrit par Françoise Appy   
Mardi, 12 Septembre 2006 00:00

Les notes chiffrées au Primaire

 

Les notes

 

Voici quelques remarques relatives à la notation chiffrée à l’école élémentaire. Ce n’est pas une étude en docimologie mais simplement un ensemble de réflexions basées sur l’expérience que j’ai du cycle III et sur ma conception de l’École.
Il y a 3 types d’évaluation :
- diagnostique, qui établit un bilan des pré-requis,
- formative, qui régule le dispositif pédagogique pendant les apprentissages,
- et sommative qui établit un bilan des savoirs et savoir-faire.
C’est de cette dernière catégorie qu’il s’agit ici.

En 1890, il était établi par un arrêté du 5 juillet que,  « dans les compositions, chaque copie aura sa note chiffrée de 0 à 20 » Cela était  accompagné du principe du classement.
La circulaire du 6 janvier 1969 (sous le ministre Edgar Faure) évoque la relativité de la note, ainsi que sa trompeuse précision. Le ministre décrète alors que « la notation chiffrée peut être abandonnée sans regret. » Les appréciations sont nées : très satisfaisant, satisfaisant, insuffisant, très insuffisant, que l’on peut aussi décliner avec les lettres de A à E ou une notation de 1 à 5. Les  classements disparaissent et les compositions seront désormais des “exercices de contrôle”.
A partir de là, les choses deviennent plus floues. L’arrêté du 16 juillet 1980 souligne l’importance de l’évaluation continue au cycle moyen.
Enfin, la loi d’orientation de 1989 ne parle plus de notation mais d’évaluation et le décret du 6 septembre 1990 institue le livret scolaire portant les résultats des évaluations périodiques indiqués de manière précise en terme d’acquisition. Ce livret devra être renseigné pour toutes les compétences et savoir-faire, aptitudes transversales. Les mentions “acquis”, “non acquis”, “en voie d’acquisition” sont les 3 possibilités qui seront déclinées par divers artifices, comme 3, 2 ou 1 points dessinés, des étoiles, des visages souriants, impassibles ou grimaciers ...

La notation chiffrée évalue une compétence. C’est un outil pour rendre compte de la qualité d’un travail. Les notes chiffrées sont honnies et bannies dans l’Éducation nationale, sans être pour autant expressément interdites, avec tout de même une jolie exception que je garde pour la fin. Les détracteurs l’accusent de mille maux et au total la rendent responsable des échecs de certains élèves... Voyons un peu ces arguments ou plutôt ces clichés tels qu’on peut les entendre fréquemment.

 

Arguments

→       La note chiffrée ne tient pas compte des efforts fournis.

Cela repose sur une méprise et une mauvaise interprétation. La note chiffrée, par essence, ne tient pas compte des efforts, puisqu’elle rend compte de ce que vaut un exercice, à un moment donné. Il est certain qu’elle doit être replacée dans son contexte ponctuel. Mais on ne peut pas lui reprocher ce que par nature elle n’est pas. Par ailleurs, quel moyen permettrait de tenir compte des efforts ? Une appréciation ne le ferait pas mieux.

→       Elle ne mesure que la dimension scolaire de l’élève et ne prend pas en compte sa dimension générale.

Je ne vois pas ce qui, hors acquisitions scolaires, pourrait être évalué par une note chiffrée. En général, ce reproche est fait par ceux qui conçoivent l’école comme un lieu d’éducation et de vie.  Les notes chiffrées s’inscrivent dans une conception de l’école comme lieu d’instruction et de transmission des savoirs, qui s’intéresse aux résultats par discipline.

→       Elles sont une source d’angoisse pour les élèves et les parents.

Cela a lieu si et seulement si on n’a pas expliqué ce que représente la note ou bien s’il y a peu de notes. Je parle ici par expérience. La multiplication des notes dédramatise les choses, permet de donner des chances d’en rattraper une mauvaise. Les enfants s’habituent vite aux notes chiffrées, à tel point qu’ils les réclament ; les travaux non notés sont souvent bâclés et réalisés de mauvaise grâce.

→       Elles ne tiennent pas compte des difficultés spécifiques à l’élève.

Les notes chiffrées sont attribuées de la même façon pour tous. Les élèves ne comprendraient pas que la notation diffère de l’un à l’autre. Et d’ailleurs, ils comparent entre eux leurs notations et ne manquent pas de voir les éventuelles erreurs qu’ils perçoivent immédiatement comme des injustices. Les parents aiment les notes chiffrées car elles leur paraissent, par la moyenne, plus justes, plus à l’image du niveau de leurs enfants. J’insiste sur le fait que la notation chiffrée n’a de sens que si les notes sont nombreuses et si les résultats trimestriels en sont la moyenne. Il existe des façons de travailler dans lesquelles on donne aux élèves un exercice trimestriel (l’équivalent de ce qu’autrefois on appelait une composition), cet exercice étant noté de manière chiffrée. Cela est une note couperet qui ne rend pas compte de l’ensemble du  travail accompli au cours de la période. C’est une aberration. En effet, il suffit que ce jour-là, l’élève soit mal disposé pour que le bilan de son trimestre en porte les conséquences. Ce serait par ailleurs aussi désastreux si l’évaluation se faisait par le biais d’une appréciation.

→      L’élève qui a une mauvaise note arrête ses efforts et ne travaille plus.

Ce n’est pas vrai si la note chiffrée est expliquée aux élèves, si on leur dit qu’elle n’est pas l’image de ce qu’ils valent en tant que personnes. Une fois que l’élève a compris cela, il gagne en confiance en soi ; il y a une vertu pédagogique dans l’acceptation de la mauvaise note. Il ne s’agit pas d’asséner des mauvaises notes qui ne seraient qu’une façon de dire « toi tu es nul ». Il faut expliquer, et l’élève doit arriver à comprendre le pourquoi de sa note, éventuellement refaire l’exercice afin de garder en mémoire le lieu de ses erreurs. Par ailleurs travailler avec des notes chiffrées incite à la prise de risques dans un cadre d’émulation. Les notes chiffrées créent une bonne dynamique dans les classes. Bien sûr, il y a dans toutes les classes des élèves en difficultés. Ces élèves-là peuvent augmenter leurs notes lorsque l’on tient compte par exemple de la présentation, de l’écriture.  Et puis, il est vraiment rare qu’un élève ait de mauvais résultats en  tout. Il y a toujours une discipline dans laquelle un élève est meilleur. A nous de jouer là-dessus. La note a aussi valeur exemplaire : l’élève qui a eu un zéro car il n’a pas appris sa leçon, se mettra au travail la prochaine fois, pour peu qu’à la maison, les parents soient dans la même logique que l’enseignant. De la même manière, celui qui a eu un 20 sera encouragé et essaiera de continuer ainsi. L’élève qui, à son bulletin trimestriel, a eu “acquis” n’est guère plus avancé, même si on lui explique que c’est un bon résultat. Son visage restera impassible, comme celui de ses parents.

→       La note n’est pas fiable.

Il est vrai que la note doit être resituée dans son contexte. Comme expliqué plus haut, une seule note qui serait donnée suite à un seul contrôle trimestriel serait sans doute peu représentative des résultats. C’est à éviter à tout prix. Mais lorsqu’il s’agit par exemple d’une moyenne faite avec les notes des travaux quotidiens, je pense qu’elle n’est pas moins fiable qu’une vague appréciation du type “en voie d’acquisition”.

→      La note chiffrée est victime des disparités entre enseignants.

Beaucoup moins que l’appréciation dont la marge de variation est encore plus grande.

→      Les appréciations sont de bien meilleures façons d’évaluer.

Sans échelle de notation, les parents comme les enfants ne se font pas une idée de la valeur de leurs résultats. Ils veulent des repères tangibles. Les appréciations se complaisent dans le jargon et compliquent à dessein l’évaluation. Acquis, en voie d’acquisition, non acquis. Que veulent dire ces mots ? Acquis. Peut-on affirmer qu’une notion est acquise, ce qui sous-entend définitivement. Or nous le savons tous, rien n’est acquis pour toujours. Imaginons une notion décrétée acquise au premier trimestre, la même notion, non acquise au deuxième trimestre. Le cas n’est pas rare. Que se passe-t-il ? Les parents accourent catastrophés et ne comprennent pas. Que leur donner comme explication honnête ? « Euh ! Au début, il savait, et puis maintenant, il ne sait plus, mais ne vous inquiétez pas, ce n’est pas grave, laissez-nous faire nous sommes des professionnels ».
Alors que, lorsque l’on dit 7/10, tout le monde comprend. Même les familles défavorisées. Ainsi un thermomètre ne dit pas “température en voie d’augmentation”.
Attribuer une note chiffrée est très facile, l’enseignant établit son barème, ses questions. Mais pour attribuer une appréciation comment fait-on ? C’est tout un art.
Il y a deux solutions :
-  Au pif.
-  On fait des exercices que l’on évalue de manière chiffrée sans s’en vanter ; après quoi, on se fabrique une grille forcément aléatoire. On va décider arbitrairement que par exemple de 18 à 20, ça sera “acquis”, de 17 à 12 “en voie d’acquisition”, et en deçà “non acquis”. Vous rendez-vous compte du caractère arbitraire et hypocrite de la chose ? Il aurait été si simple de donner les notes directement éventuellement de les accompagner d’un commentaire personnalisé...
Les appréciations ne sont donc pas une solution aux critiques des notes chiffrées.

 

Pour terminer, il faut lever cette méprise sur les notes chiffrées et redire sans cesse ce qu’elles sont et ce qu’elles ne sont pas, en particulier que la note n’exprime pas ce que vaut la personne mais ce vaut l’exercice. Enfin, une petite cerise sur le gâteau. Les enseignants du Primaire subissent eux-mêmes une notation chiffrée. Celle-ci est liée à la fois à l’ancienneté de service et à la note pédagogique, attribuée par l’inspecteur de circonscription lors d’une inspection. On s’attendrait à une appréciation... Eh bien non ! C’est bel et bien une note chiffrée sur 20 ! Cherchez l’erreur...

 

Voir aussi :
Le système Antibi ou l'école des charlatans (Bernard Turpin, sur le site de SLL)

 
 
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